«Les hommes doivent prendre leur responsabilité dans la lutte contre l’excision » – entretien avec Idrissa Salou

Le projet européen Men Speak Out a été mené en 2015 et 2016 dans trois pays, la Belgique, les Pays-Bas et la Grande Bretagne, et coordonné par le GAMS Belgique. Il visait à intégrer les hommes issus des diasporas et vivant en Europe dans la lutte contre les mutilations génitales féminines. L’un des volets du projet était la formation d’une quinzaine d’hommes originaires de communautés pratiquant les MGF dans chaque pays. Ils sont devenus relais communautaires et ont mené des actions de sensibilisation sur les mutilations génitales féminines auprès de leurs communautés.  Nous avons donné la parole à, Idrissa, l’un des hommes formé dans le cadre du projet.

« Je suis Salou Idrissa, je suis Burkinabé. Je suis en Belgique depuis maintenant 3-4 ans. Je vis avec ma compagne et nous sommes parents d’une petite fille de 11 mois. »
 
Pourquoi as-tu décidé de militer contre les MGF ?

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Idrissa (photo Bea Uhart)

« Avant de connaître ma compagne et le GAMS je pensais que les mutilations génitales féminines étaient des pratiques normales et bonnes pour les filles. Ma compagne a subi cette mutilation et c’est quand j’ai vu ce qu’elle vit que je me suis rendue compte des conséquences de celles-ci. Je ne souhaite pas que ma fille subisse cela ! Et puis, je pense que les hommes ont un rôle à jouer dans la lutte contre l’excision.»

Qu’as-tu appris pendant la formation dans le cadre du projet Men Speak Out ?
« La formation de Men Speak Out a vraiment été une expérience très positive pour moi. Grâce à cette formation j’ai tout appris sur les mutilations génitales féminines. J’ai su comment aborder la question avec des personnes qui ne connaissent pas ou qui ont des informations incorrectes. »

« J’entends souvent de fausses idées sur l’excision et pendant la formation on a appris à les contrer. Il y a des personnes qui disent que les mutilations génitales féminines sont obligatoires dans la religion musulmane, que c’est inscrit dans le Coran. Peut-être que leurs parents ou leur Imam le leur ont dit. Or, on a appris lors de la formation que ces pratiques datent du temps de l’antiquité. Et en plus il y a les Saoudiens ou les Marocains qui n’excisent pas leurs filles. Donc ce que certainEs disent sur l’obligation religieuse, c’est faux ! Il y a d’autres exemples d’informations fausses, de stéréotypes, qui sont utilisées pour justifier la pratique et pousser les personnes à la continuer. Nous on a appris à contrer ces arguments.  On a aussi appris à rester calme et à ne pas se fâcher quand en face les personnes sont difficiles à aborder. »

Pourquoi, selon toi, certaines personnes sont si attachées à l’excision ?
« Parce qu’elles ne connaissent pas vraiment. A mon avis, c’est de l’égoïsme des hommes. Certains hommes veulent être en dessus des femmes, ils se disent ‘il faut couper le sexe de la femme, son clito, pour que la femme ne soit pas comme nous car nous on a le sexe dehors et les femmes doivent avoir le sexe caché, et pour qu’elle n’ait pas trop de désir et de plaisir sexuel. Il y a pleins de choses qu’on entend. »

Les relais MSO lisent une déclaration de soutien aux femmes dans la lutte contre l'excision, 5 novembre 2016 (photo Bea Uhart)

Les relais MSO lisent une déclaration de soutien aux femmes dans la lutte contre l’excision, 5 novembre 2016 (photo Bea Uhart)

 «En fait, chez moi au Burkina Faso on dit souvent que l’excision est une histoire de femmes. Il arrive qu’on excise ta fille sans même que tu le saches. Mais les hommes doivent aussi s’y intéresser. Ne pas vouloir voir et ne pas s’y opposer est aussi une façon de consentir à une pratique. C’est comme si quelqu’un se fait agresser dans le rue et que tu ne fais rien. Ne pas agir, c’est agir, si tu t’y opposes tu es pour, ce de la non-assistance aux personnes en danger. L’excision, ce n’est pas qu’une histoire de femmes ! Les hommes ont une grande responsabilité pour leurs enfants – filles et garçons – et une responsabilité dans la lutte contre l’excision. Ils doivent prendre leurs responsabilités. Je suis persuadé que si les hommes s’opposaient vraiment à l’excision, les femmes ne le feraient pas, même en cachette, parce qu’elles ne voudraient pas avoir des problèmes avec leurs maris, les frères, les fils….  Si nous, les hommes, prenaient nos responsabilités, ce serait un grand pas dans la lutte contre l’excision. »

Quels sont, selon-toi, les freins principaux à l’implication des hommes dans la lutte contre l’excision ?
 « Pour moi, l’un des grands problèmes dans nos communautés [burkinabé] c’est le manque de communication sur les sujets intimes, comme le sexe ou l’excision. Lors de sensibilisations certains Belges disent que c’est pareil en Belgique, que certains couples ne communiquent pas. En tout cas moi je le vois dans ma communauté et notamment dans le cadre des MGF. Je pense que le tabou autour du sexe est un grand problème. Et c’est notamment le cas pour les MGF. Les hommes doivent savoir les méfaits des MGF, qui concerne aussi les femmes dans leur entourage. »

« On entend des hommes dire que les femmes non-excisées sont de meilleures partenaires, parce qu’elles se donnent à 100%, mais je leur dis alors lutte contre l’excision ! Les femmes excisées peuvent avoir besoin de plus d’attention et de communication. Il faut que les hommes montrent un bon exemple, si le mari ne respecte pas sa femme le fils ne va pas respecter sa future femme. »

« Avant la formation je ne parlais pas non plus de sexualité avec ma femme. Aujourd’hui ça a changé, on partage nos expériences et informations, on se corrige, on se dit tout. Avec la formation j’ai vraiment réalisé qu’une bonne communication est primordiale, sans ça on ne peut pas arriver à la fin des mutilations génitales féminines. Même si ça ne va pas au début, avec le temps on s’y habitue, il faut essayer ! »

« La formation m’a beaucoup aidé pour apprendre à communiquer avec des personnes. J’ai envoyé des personnes au GAMS. J’ai l’impression que j’ai vraiment pu aider des personnes, j’ai participé à protéger des filles de l’excision. J’ai incité certains couples à aller voir une sexologue. J’ai aussi appris à mieux me connaître et à être sur des informations que j’avais. »

Y a-t-il des choses qui t’ont particulièrement marqué pendant ton travail de sensibilisation ?
« J’ai réussi à convaincre un grand frère, qui était arrivé en Belgique depuis longtemps mais qui n’avait aucune information sur les MGF. Je ne pensais pas que j’allais réussir à le convaincre des méfaits des MGF car parler de ce sujet avec quelqu’un de plus âgé, qui en plus connaît l’Europe plus que toi… D’abord j’y suis allé un week-end, puis un autre, ça a duré 1 mois et demie, 2 mois… Finalement il est venu avec sa femme ici, et il a eu une fille et il a signé la déclaration sur l’honneur pour qu’elle reste intacte. Ça m’a vraiment marqué, de réussir à convaincre des familles comme ça que je ne pensais jamais pouvoir toucher. »

Idrissa et les autres relais MSO lors de l'événement de clôture

Idrissa et les autres relais MSO lors de l’événement de clôture, 5 novembre 2016 (photo Bea Uhart)

« Il y a aussi eu deux grands évènements qui m’ont marqués. Le premier c’est la conférence sur l’excision et la sexualité, organisé en septembre par les Stratégies Concertées MGF et dont notre projet était partenaire. C’était super bien, j’ai été vraiment positivement surpris de voir qu’il y avait autant de personnes d’horizons différents, y compris des « Belgo-belges », qui s’intéressent à ce sujet. La salle était pleine ! Il y a eu énormément de questions.

Le deuxième événement c’était  la fête de clôture du projet Men Speak Out, le 5 novembre. J’ai particulièrement apprécié de voir toutes les personnes et les autorités qui croient en nous et qui nous soutiennent. »

Quelle est ta stratégie quand tu viens parler de l’excision avec un groupe ou une personne ?
« Je n’aborde jamais l’excision directement. Je passe toujours par d’autres chemins. D’abord j’explique que je viens en toute sincérité pour donner des informations, pour aider les personnes à prendre soin de leurs familles. La première fois que je rencontre une personne c’est parfois un peu difficile, les personnes sont parfois réticentes à parler de ces sujets. Le plus difficile ce sont les hommes plus âgés que moi, notamment les religieux. Quand je rencontre une même personne plusieurs fois ça devient de plus en plus simple. »

Quelle suite pour toi et ton travail contre les MGF ?
« La formation est finie, le projet MSO est arrivé à terme, mais je continue mes actions de sensibilisations. On nous a formé à toujours continuer à sensibiliser. Je serai encore là pour aider le GAMS quand il y a un besoin. Par ailleurs, je travaille aussi en tant que bénévole à SIDAIDS pour le dépistage contre le VIH/SIDA auprès des communautés migrantes. »

Plus d’informations sur le projet Men Speak Out : site web

A lire également : Les résultats de l’étude comparative menée dans le cadre du projet

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