Prévention et prise en charge des MGF en médecine générale

Entretien avec Athéna Patoulidis

Athéna Patoulidis est médecin généraliste. Dans le cadre de sa formation, qu’elle vient de terminer, elle a effectué deux mémoires sur les mutilations génitales, visant à mieux cerner le rôle que peuvent jouer les médecins généralistes dans la prise en charge des femmes ayant subi ou des filles étant à risque de MGF. Aujourd’hui elle pratique au Centre Médical des Oliviers, à Molenbeek, ainsi qu’en centres de planning familial.

Une confrontation inattendue avec la problématique des MGF

Athéna vient de terminer sa spécialisation en médecine générale. Dans le cadre de ses études, elle avait effectué un stage hospitalier en gynécologie. C’est là qu’elle s’est retrouvée confrontée aux MGF pour la première fois.

« Un jour, je me suis retrouvée en salle d’opération avec le Dr Caillet, gynécologue du centre CeMAViE*, pour une intervention de ‘plastie vulvaire’. La patiente était une jeune femme d’origine somalienne, qui devait être du même âge que moi. Quand je l’ai vue arriver, je me suis tout de suite identifiée à elle. Lorsque j’ai compris l’objet de l’opération – la désinfibulation – cela m’a profondément touchée. Je ne m’y attendais absolument pas !
Je ne me serais jamais imaginée que je pourrais un jour être confrontée à cela en Belgique. J’avais auparavant entendu parler de l’excision, mais je ne savais pas que ce pouvait être une réalité si proche de moi, que je pourrais y être confrontée un jour dans mon travail. Très vaguement, je savais que l’infibulation existait, mais pour moi c’était quelques cas en Afrique, en campagne, je ne savais pas quel ampleur la pratique avait. Ce fut un choc émotionnel intense sur le moment. Je me suis sentie désemparée, je n’ai pas pu en parler au médecin directement. Cette expérience m’a fortement interpellée. »

Grâce à cette première confrontation avec la réalité de l’infibulation, Athéna a réalisé qu’elle n’était pas suffisamment formée et préparée à prendre en charge des femmes concernées par les MGF.

« Je suis soulagée d’avoir été confrontée à cela lorsque j’étais en stage plutôt que par la suite dans ma pratique. Si j’y avais été confrontée un jour, lors d’une consultation individuelle, je n’aurais pas su comment réagir. J’ai pensé que c’était fondamentalement important pour moi de me documenter sur la question et c’est ainsi que j’ai découvert le centre CeMAViE, les Stratégies Concertées de lutte contre les MGF et le GAMS. »

La naissance d’un sujet de mémoire

Ces rencontres ont amené Athéna à se questionner sur la spécificité de la prise en charge et de la prévention des MGF en médecine générale. Elle a ainsi décidé de dédier son mémoire de 7ème année (en 2016) à une évaluation de la situation actuelle des connaissances des MGF et des pratiques de prise en charge et de prévention en Médecine Générale. « Ma motivation principale était la nécessité d’informer les médecins généralistes sur ce sujet.» 

Lors de sa revue littéraire, elle a effectivement constaté que les publications faites sur le sujet des MGF en médecine générale étaient rares, comparé à d’autres spécialisations médicales. L’organisation de focus groupes réunissant des médecins généralistes, à Bruxelles, lui ont permis d’évaluer leurs connaissances et expériences vis-à-vis des MGF, ainsi que de leur apporter un complément d’informations sur le sujet. 

« Ma motivation principale était la nécessité d’informer les médecins généralistes sur ce sujet.»

« Les résultats de notre étude démontrent que la plupart des médecins étaient très intéressé.e.s par le sujet mais peu informé.e.s. Ils n’avaient généralement reçu aucune formation préalable concernant les MGF et ne s’estimaient pas suffisamment formés à leur dépistage ni à leur prise en charge. Par ailleurs, cela leur semblait assez délicat de savoir comme aborder cette question avec les patientes. »

« La première confrontation avec les MGF avait souvent eu lieu lors d’une demande de certificat d’excision ou de non-excision adressée au médecin généraliste, dans le cadre d’une procédure de demande d’asile. Ce motif de consultation totalement inattendu prenait généralement le médecin au dépourvu et soulevait beaucoup d’interrogations quant à la manière de le remplir et sur les implications juridiques de ce type de certificat. Les médecins se questionnaient quant à leur rôle de devoir compléter un tel document administratif, donnant à certains le sentiment de devoir être complices d’un système de « contrôle », plutôt que d’accomplir leur rôle de soignant. »

A la fin de chaque rencontre, Athéna donnait une présentation sur les MGF et abordait les outils de prévention existants afin que les médecins puissent avoir une meilleure idée de ce qu’ils/elles pourraient adopter comme attitude en première ligne. « Je n’ai pas trouvé d’outil de prise en charge destiné spécifiquement au médecin généraliste. J’ai ainsi tenté de regrouper différents outils existants et de les résumer sous forme de brochure comprenant des informations-clés à l’attention des médecins généralistes. »

La médecine générale – un secteur-clé pour la prise en charge et la prévention des MGF

« Selon moi, la médecine générale représente un secteur-clé pour la prise en charge et la prévention des MGF, pour plusieurs raisons. En tant que médecin généraliste, nous côtoyons en première ligne une très large patientèle. Nous bénéficions d’une position privilégiée pour rencontrer les gens, prendre le temps de créer une relation de confiance et leur poser des questions sur leur santé. La prévention occupe un rôle central en médecine générale. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi cette spécialisation médicale, ayant toujours été intéressée par le lien avec les gens et par le fait de pouvoir traiter un large spectre de questions médicales et de prévention. »

« On sait qu’il existe une grande communauté concernée par la question des MGF à Bruxelles : plus de 8.000 femmes excisées ou filles à risque selon la dernière étude de prévalence. Ces filles et femmes sont rencontrées par des médecins généralistes dans les cabinets. Il faut que ces médecins soient capables d’en parler avec elles afin d’identifier leurs éventuels besoins de soins et pouvoir faire de la prévention afin de protéger les enfants à risque. »

« La démarche préventive doit s’inscrire dans le temps. En effet, certaines patientes ont reçu des informations, un dépliant, à l’un ou l’autre moment de leur parcours, mais la première fois n’est pas forcément le bon moment pour elles, elles ne sont parfois pas encore prêtes à parler de ça directement. L’avantage en tant que médecin généraliste, c’est qu’on rencontre les patientes plusieurs fois, sur le long terme, ce qui nous donne le temps de répéter les informations et de voir à quel moment la patiente peut se montrer réceptive au sujet. Il s’agit de laisser une porte ouverte à la discussion, sans forcer, pour qu’un jour les patientes puissent se sentir à l’aise d’aborder le sujet si elles le souhaitent. Je suis convaincue que les médecins généralistes occupent une place centrale et disposent d’une légitimité privilégiées pour aborder la problématique de l’excision et pour faire de la prévention.»

Confronter l’expérience des médecins à celles des femmes concernées

Une fois le premier mémoire rendu, Athéna a décidé de poursuivre ses travaux. « J’ai souhaité avoir l’avis des premières concernées, les patientes, sur leur parcours et leurs attentes vis-à-vis du médecin. » Son second mémoire cherche ainsi à évaluer les demandes et besoins médicaux des patientes concernées par les MGF et à élaborer une démarche adéquate de détection, d’accompagnement et de prévention en Médecine Générale.

Athéna a recruté 8 femmes et 2 hommes pour des entretiens individuels. L’une des choses qui l’ont particulièrement marquée est la facilité avec laquelle elle a pu recruter. « Je pensais que ça allait être très difficile mais finalement j’ai eu beaucoup plus de gens que je pensais. Certaines personnes m’ont confié des choses très personnelles, alors que c’était la première fois que je les rencontrais, et beaucoup m’ont dit que j’étais la première personne avec qui elles avaient parlé de l’excision. Je pense que les personnes se sont rendues compte que leur vécu était important et riche à mes yeux, et ça les incitait vraiment à participer. »

« J’ai décidé de mener des entretiens avec des hommes également (issus des pays où la pratique est courante) afin d’évaluer leur expérience et leur ressenti face à ce sujet. J’ai trouvé que les récits des femmes et ceux des hommes étaient très complémentaires. Les hommes se posaient de nombreuses questions, sur la sexualité par exemple, dont ils n’osaient pas discuter avec leur partenaire, et vice-versa. »

Les résultats montrent qu’il y a un travail à faire afin que chaque femme concernée puisse avoir connaissance des soins possibles et savoir où aller pour une prise en charge. « De manière générale, les possibilités thérapeutiques n’étaient pas bien connues des patient.e.s. J’ai vraiment essayé de mettre l’accent là-dessus, de donner de l’espoir à toutes les personnes que j’ai eu l’occasion de recevoir en interview et de leur expliquer qu’en tant que médecin on est là pour répondre à leurs besoins et à leurs questions, que ce soit au niveau sexologique ou pour soigner les infections qu’elles peuvent avoir… En tant que médecin on est là pour en parler. »

« Les femmes interviewées ont évoqué un grand nombre de conséquences de l’excision sur leur santé : les complications génito-urinaires ont été abordés par toutes, certaines avaient souffert d’accouchements particulièrement difficiles et douloureux, d’autres ont évoqué des symptômes de stress post-traumatique ou des troubles sexuels tels qu’une absence de libido ou de sensations ainsi que des douleurs lors des rapports sexuels. »

« Il est ressorti de ces entretiens que les patientes concernées attendent généralement que le médecin aborde le sujet de l’excision avec elles. Elles sont en demande d’informations et de réponses médicales, mais elles oseront très rarement en parler spontanément. Si le médecin leur pose la question, elles y répondront. »

« Elles étaient aussi très positives vis-à-vis des actions de prévention mises en place pour protéger les fillettes à risque, notamment lorsqu’elles retournent en voyage dans le pays d’origine.»

« C’est pourquoi il me semble absolument nécessaire que les médecins soient formé.e.s pour pouvoir en parler. »

Amener les médecins généralistes à aborder le sujet avec les patient.e.s

Athéna souligne qu’au manque de formation des médecins généralistes s’ajoute la délicatesse du sujet des MGF, touchant à l’intime. Selon elle, une approche très pratique – sur les mots à employer en consultation, par exemple – pourrait aider les médecins à mieux l’aborder. « Pour ma part, j’ai eu la chance de rencontrer le GAMS ainsi que l’équipe du centre CeMAViE, j’ai donc pu voir comment il est possible d’aborder le sujet avec les patientes de manière concrète. Tandis que lorsqu’on est seul.e dans son cabinet face à un.e patient.e, cela peut sembler a priori plus délicat. »

De plus, de nombreux médecins ignorent qu’ils sont susceptibles de rencontrer des femmes ayant subi une MGF. « Depuis que je suis sensibilisée à ce sujet, je me rends compte que je rencontre des femmes concernées par ces pratiques, beaucoup plus souvent que je ne l’aurais pensé. Lorsqu’on ne pose pas la question de la nationalité, on n’imagine pas forcément à quel point on peut côtoyer des personnes originaires de pays où les MGF sont pratiquées. Je me suis rendue compte que cette patientèle est fortement représentée notamment dans le quartier où je travaille. »

Aujourd’hui, Athéna interroge systématiquement ses patient.e.s sur leur(s) pays d’origine, afin de savoir s’ils et elles viennent potentiellement d’une communauté à risque pour l’excision. Si c’est le cas, elle aborde la question lors d’une consultation.
« Jusqu’à présent, cela s’est toujours bien passé. Parfois les patients me demandent pourquoi je pose ces questions-là et je leur explique alors le travail de recherche que j’ai fait. En fait, cela les intéresse beaucoup. J’essaye de faire de même pour d’autres sujets, de demander comment se passe la vie familiale et affective, et ainsi de pouvoir dépister d’autres situations à risque… »

Athéna veut maintenant continuer à sensibiliser et former les médecins de première ligne sur la prise en charge et la prévention des MGF. Lors des présentations aux médecins qu’elle avait organisées dans le cadre de son travail de recherche, elle a par ailleurs pu constater leur grand intérêt pour le sujet qui suscitait de nombreuses questions.
En termes de projets, Athéna souhaite publier ses travaux de fin d’études et aura l’occasion de présenter pour la première fois le thème des MGF lors d’une séance de formation continue destinée à ses confrères et consœurs médecins généralistes prévue à Bruxelles, début janvier 2019.

* CeMAViE : Centre Médical d’Aide aux Victimes d’Excision, au C.H.U. Saint-Pierre

Texte et photo : Stéphanie Florquin

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